Harem (2005)

Thème et création | Best Of | Dans la presse | Artistes | Salon de la culture | Évènements spéciaux & coulisses

HAREM

Thème du 6è Festival du Monde Arabe

Alchimies, Créations et Cultures propose, pour l’année 2005, le HAREM comme espace d’introspection et de mouvement.

Harem. Un mot, mille et une évocations.

Mais qui dit harem dit avant tout femme. Un certain rapport à la femme.

Pourquoi la femme ? Pourquoi le harem? Pourquoi ressusciter cette image qui paraît vieillie, sinon dépassée ? Parce qu’en réalité, le harem est au cœur d’une panoplie de représentations qui constitue notre mythologie et scinde notre monde moderne en deux blocs foncièrement différents. Il fait partie du paradigme de l’Autre, le pendant exotique et exaltant du voile austère ou du djihad fanatique. Il renvoie à un vécu fait de tensions et de dualités aussi bien déchirantes que passionnantes. Homme / femme, interdit / permis, sacré / profane, instinct / rationalité, soumission / émancipation, captivité / liberté, intérieur / extérieur, réel / imaginaire, autant d’opposés et de tensions qui traversent à la fois la culture porteuse du harem que celle qui le représente et le reconstruit.  Autant de ruptures imaginaires qui fondent surtout le rapport entre les deux cultures.

Le harem dérive du mot arabe harâm, qui désigne ce qui est tabou ou interdit. Son antonyme est halâl, qui fait référence à ce qui est permis. Les deux termes appartiennent au hudûd, qui fixe les limites entre ce qui est permis et ce qui est interdit. Voilà donc apparaître une première tension au sein d’une même culture: ce qui est interdit et sacré versus ce qui est permis et profane. Le harem plonge ses racines à cette frontière, aussi mince que rigide, qui est venue séparer deux passions essentielles pour l’homme. L’érotisme dit oriental a prospéré dans cet espace où se rencontraient prohibition et sublimation.  Le voile appartenait aussi à ce même lieu de division symbolisant et soulignant une sexualité sacrée. Mais, le lieu s’est graduellement institutionnalisé pour se rétrécir et disparaître. Voile et Harem se sédimentent alors dans des fonctions et des mécanismes de défense, ou de survie, qui cultivent la peur et la honte et engloutissent tout érotisme et toute spiritualité. On voile le passé, ce temps où les plus grands dieux étaient des déesses, où jaillissait le Baladi, cette danse orientale, à l’origine sacrée, qui unissait le corps et le divin et célébrait la naissance et la vie, mais aussi ce temps prophétique où une Rabi’a al’Adawiyya osait affirmer qu’elle voudrait « verser de l’eau dans l’Enfer et mettre le feu au Paradis afin que disparaissent ces deux tentures et que les hommes cessent de prier Dieu par peur de l’Enfer ou par espoir d’entrer au Paradis, mais uniquement pour sa Beauté éternelle ».

En Occident, le harem, ou plutôt sa représentation, renvoie à une érosion érotique indéniable, à une désacralisation qui n’arrive pas à concilier le double appel de l’instinct et de l’esprit. D’en faire chose une. L’érotisme a presque capitulé et vidé les lieux pour céder la place soit à une sexualité pornographique d’une pauvreté manifeste, soit à une cohorte de figures, dont le harem, qui n’ont de fonction qu’assouvir la soif d’un ailleurs aphrodisiaque à jamais perdu.

Libérées par les lois, les Occidentales subissent toujours la dictature de l’image, du stéréotype, d’une « beauté de consommation », conçue essentiellement par les hommes, d’une sexualité de plus en plus utilitaire et de moins en moins érotique. Si le harem oriental s’est décomposé dans l’isolement et la servilité, son via-à-vis occidental s’alimente d’illusions, sinon de mensonges. Cela vaut aussi pour tous nos autres lieux de représentation. Alors que philosophes, savants et érudits ne cessent d’annoncer, depuis bien longtemps, la mort de Dieu, de l’Homme, de l’Espoir et du Sens, nous continuons à mâcher les grands mots, à entretenir les beaux idéaux, mais aussi à juger et à mesurer à l’aune de nos pulsions grégaires. Alors que nos constructions théoriques sombrent dans un défaitisme sans précédent, nous continuons surtout à vouloir dominer, éduquer et redresser, à faire la guerre pour libérer l’autre de sa prison, de son « harem », et lui offrir liberté et émancipation. Alors que nos pensées ne devancent plus nos actions, nous insistons à dénigrer le passé, à nous plonger dans un futur fait de machines, de solitudes et de peurs et à proposer violemment notre bonheur technologique aux autres.

Enfin, nous évoquons le harem parce qu’il renvoie indéniablement à la dualité Occident / Monde arabe. Une dualité a priori étanche entre le monde dit de la rationalité et celui communément associé à l’instinct et à la tradition. Le rapport à la femme est un des sujets miroirs entre ces «deux »mondes. Des deux bords, la femme d’en face révolte en même temps qu’elle intrigue et séduit. Des deux bords, on fabrique l’autre « femme » à la mesure de ses fantasmes et besoins. Libre ou disponible, sensuelle ou soumise, elle est en alternance objet de désir clandestin et lieu d’adversité collective.

Revisiter le Harem, c’est autant recouvrer l’érotisme et repeupler le corps de sa transcendance originelle que déjouer les différences, les représentations et les tensions. Il n’y a pas de meilleur espace imaginaire que ce lieu de réclusion pour explorer nos perceptions des opposés, déserter nos a priori et tenter une autre façon de vivre la différence, qu’elle soit sexuelle ou culturelle !

Rechercher un érotisme qui conjugue liberté et sensualité, sacré et profane, égalité et différence, est une aventure qui nous aide à mieux vivre nos multiples tensions, à résister au règne des catégories et des images et à faire face à cette violence que renferme tout rapport à l’autre qui ne sert que soi-même. Vouloir restituer le sens originel pour retrouver le sens commun ou, du moins, pour ralentir sa désintégration, c’est caresser l’idée d’un monde un peu plus harmonieux, un peu plus inclusif, un peu plus honnête, un peu plus courageux et, peut-être, un peu plus joyeux.  Déconstruire le harem, c’est aussi le reconstruire pour y recevoir des Shéhérazade érudites, créatrices et courageuses qui opposent le pouvoir des mots et du savoir à l’arbitraire du politique et des rois.

Alchimies, Créations et Cultures invite créateurs et public à défoncer les portes du harem pour une visite ouverte du lieu féminin, réel ou imaginaire, vu d’ici ou de là-bas, approprié par des hommes ou par des femmes, conjugué au singulier ou au pluriel. Une visite libre, tant des anticipations que des perceptions figées, dont la seule condition est de congédier la topographie des instincts et des rationalités, de refuser à la fois le mensonge et la servitude qui, comme disait Camus, « là où ils règnent, font proliférer les solitudes».

  • Best-of FMA 2005


Visionner les articles de presse