18e ÉDITION DU FMA DU 27 OCT AU 12 NOV 2017

ESPACE ZÉRO

Thème du 8ème Festival du Monde Arabe

Si la thématique de l’édition 2006 du FMA, Prophètes rebelles, reflétait à la fois un certain désenchantement par rapport à l’Idéal d’une communauté humaine plurielle et la conscience de la nécessité d’une parole et d’une action qui rendent la rencontre des multitudes possible – dans la vie et non sur le blanc d’un papier ou dans les discours et les chartes, l’édition 2007 du FMA aspire à revisiter des lieux, fantasmés ou façonnés, recomposés ou banalisés, qui constituent l’espace zéro de la rencontre, le foyer premier de toute solidarité entre individus ou entre cultures.  Des « agoras » de tous les temps et de toutes les civilisations où la proximité, l’ouverture à l’inconnu, le commerce, l’échange, la causerie, le dévoilement réciproque des intimités et l’aveu, mais aussi la lecture, le conte, le débat, la musique, la danse et tous les autres jeux de l’imaginaire, tissent des liens solides entre identité et différence, entre ici et ailleurs, entre passé, présent et futur. Des lieux qui réfèrent à la vie, celle des hommes de tous les jours et de partout, et non à une région, à une religion, à une classe, à une race ou à une culture particulières. Des lieux qui traversent toutes les religions, tous les peuples et toutes les cultures, constituant le propre de ce qui est à la fois singulier et pluriel, et donc humain. Des espaces où on cause avec autrui pour se faire cause de soi-même, car causer, c’est d’abord s’ouvrir à une différence. C’est mettre en commun des peurs et des jugements.

À chaque espace traditionnel oriental son équivalent moderne ou occidental. Importé ou original, il est toujours réapproprié, recomposé ou réaménagé. Du maqha au café, du souk au marché, du hammam au salon de massage et de relaxation, du khan au bar, de la médina au centre-ville, du caravansérail à l’hôtel ou l’aéroport, l’espace se transforme, se vide de sa matière originale pour se peupler de formes et de fonctions nouvelles adaptées aux modes de vie modernes. Revisiter ces lieux, c’est avant tout leur restituer un sens premier, réactualiser leurs évidences que nous ne considérons plus comme significatives et rendre à nouveau manifeste leur forme première.

En considérant l’actualité de ces espaces comme résultante de diverses mutations culturelles et techniques, il faudrait ré-explorer, réinterpréter les éléments fonctionnels des traditions qui les a engendrés. Le questionnement de leur “réaménagement” et de leur “hygiène” modernes pourrait fournir quelques éléments de réponse à la question épineuse de la diversité. Si la vie sociale lie le passé au maintenant, la tradition à la modernité, l’ici à l’ailleurs, si elle est faite de volontés humaines somme toutes constantes, mais qui se manifestent de manières différentes, ces espaces peuvent nous renseigner sur la nature de notre présumé vivre-ensemble moderne. Y a-t-il une parenté qui lie les cafés de Bagdad à ceux de Montréal, le souk El-Hamidiyé au marché Jean-Talon, les hammams d’Alep aux luxueux salons de massage du centre-ville ? Et laquelle ? Dans chaque ensemble considéré séparément, y a-t-il une vie commune qui traverse et anime ses propres éléments ? Et laquelle ? La différence ose-t-elle s’y aventurer ?

La pertinence du choix de ces espaces de rencontre comme thématique d’un festival montréalais dédié au dialogue des cultures, se trouve dans cet acharnement à inscrire dans la réalité, vécue et exprimée, une vision conséquente d’une ville qui se dit et se veut plurielle, d’une société qui ne cesse de promettre de conjuguer les écarts entre les goûts esthétiques, les besoins biologiques, les intérêts commerciaux, les comportements et les traditions des différents groupes et individus. À l’encontre de ce que suggère notre vécu, nous persistons à croire que cela est possible. Nous sommes convaincus que le fait que ces écarts soient actuellement exacerbés au point de rendre utopique toute jonction ne doit toutefois pas nous empêcher de voir qu’ils sont voués à demeurer constitutifs de ce qui nous unit. En fait, dès qu’on parle de communauté, qu’elle soit celle d’une ville « plurielle » et « diversifiée » comme Montréal ou celle d’une planète composée de « tribus », d’ « ethnies », de « peuples » et de « nations », on baigne en pleine mystification. Il y a toujours et seulement des communautés, multiples, diverses, en rapports de solidarité, de dépendance, mais aussi de compétition, de rejet et de conflit les unes avec les autres. Toutefois, si on se parle, fût-ce pour exprimer son désaccord, fût-ce même pour s’insulter, c’est qu’on partage l’essentiel d’une même réalité. Balzac disait, avec raison, que le Café est le vrai parlement du peuple. Car ce lieu était voué à recevoir les différences, à les confronter, dans la spontanéité et le courage de l’ouverture à l’autre.

Nous inscrivons donc notre thématique, Espace Zéro, dans l’idéal du vivre-ensemble, car nous pensons que toute vie commune s’institue et prend place, d’abord et avant tout, dans des espaces réels de rencontre. Elle trouve son fondement dans la compréhension de l’espace comme pratique culturelle. Outre de constituer sa propre réalité fonctionnelle, chaque espace réfère également à un mode de vie, d’être et de représentation. Une revisite des traditions culturelles “incorporées” dans l’histoire de ces espaces permettrait, par exemple, de distinguer leur rationalité poétique et originelle réprimée de leur rationalité empirique et instrumentale moderne. Si cette mise au jour des abîmes que nous voudrions tenter menace le confort des « communautés », elle peut être bien également un facteur de rassemblement, surtout si l’on considère le rejet de l’autre et de la différence comme un défi à relever en permanence, simultanément par la pensée et par la pratique, ou si la Culture est comprise comme une incessante remise en cause de ses propres valeurs et certitudes, de sa propre « identité ». Quelle définition pouvons-nous dès lors reformuler de l’espace urbain et de son esprit cosmopolite? Cette question contribue à mieux cerner la relation qui se construit entre une société montréalaise en quête d’une identité plurielle et un « monde arabe » lointain et méconnu, mais puissamment présent aussi bien dans l’imaginaire politique et culturel des « gens d’ici » que dans une réalité sociale de plus en plus tendue.

Si le contact entre les cultures a rarement été aussi complexe, la chance de l’artiste est de pouvoir investir cette même complexité dans la créativité. Son œuvre s’ouvre ainsi à la pluralité tout en gardant son trait parfaitement individuel. Elle devient recomposition de tout ce que les cultures déposent dans les mémoires et les corps; une façon de se raconter, de s’imaginer et de s’affirmer sans rien oublier des autres et ne rien leur imposer. Décidément, toute création artistique possède, au regard des enjeux du monde, un puissant souffle d’utopie. Mais, celle qui naît de la rencontre est une utopie radicale parce qu’elle aspire à incorporer l’étrangeté et la différence et à soumettre la diversité des styles et des traditions à une expression à la fois une et multiple. Cette aventure exige une prise de conscience de la part des artistes qu’une technique quelle qu’elle soit ne sert à rien si elle n’est pas porteuse d’un projet qui libère de tout ce qui est préétabli. Elle permet d’oser une démarche puisant dans les sources de toutes les cultures pour saisir les potentialités les plus improbables, mais aussi les plus riches, de la rencontre.

La recomposition de l’identité culturelle d’une ville cosmopolite comme Montréal devrait en effet être fondée non seulement sur la redécouverte et la réinterprétation des espaces de la tradition mais aussi sur la critique et la reconstitution de l’espace urbain moderne. Dans cette reconstitution des espaces de rencontre, il semble bien important de parler de médiation. Parmi les médiateurs de culture perméables aux mutations, conscients de leur propre culture et de la culture de l’Autre, l’artiste apparaît comme la figure la plus emblématique. Il peut apparaître comme un passeur, un “traducteur” d’une culture à une autre, un acteur qui agit sur l’espace et le transforme. Et c’est bien à cet artiste, qu’il soit compositeur, chorégraphe, metteur en scène, photographe, peintre, cinéaste, poète ou libre penseur que le FMA offre ses scènes et ses tribunes, à travers ses trois volets traditionnels Arts de la scèneSalon de la Culture et Cinéma, ainsi que son nouveau volet La Médina, pour défaire et refaire des espaces de rencontre, d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs.