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L’anthropologue, humaniste et penseur Serge Bouchard nous a quittés laissant derrière lui un legs sans pareil… Ami de longue date du Festival et porte-parole de sa 7e édition, Serge Bouchard a viscéralement marqué l’histoire du FMA au fil des éditions. Sa rencontre avec le grand penseur Mohammed Arkoun a été l’un des moments les plus emblématiques de l’histoire du Festival. Nous avons précieusement recueilli quelques extraits de ses allocutions et ses réflexions, avec la promesse de publier dans un avenir proche l’intégralité de ses interventions, des joyaux de notre patrimoine qui continueront à nous éclairer pendant longtemps… Bonne écoute et bonne lecture !

 

Le dernier sourire du Prophète
« Pour être rebelle, de nos jours, il suffit d’être humain. »

Serge Bouchard, Journaliste et écrivain
Conte dédié aux Prophètes rebelles du 7e FMA

Les anciens Innus du Nord, les nomades algonquiens de la Boréalie, n’avaient pas de chefs. Quelle ironie ! Quel paradoxe ! Des Indiens sans chef ! Pour avancer (ce qui est fondamental dans le cas des nomades), ils s’en remettaient aux meneurs, aux guides, aux éclaireurs. Nul n’était tenu de les suivre. Tous savaient pourtant que celui-là voyait et voyait mieux que quiconque. Tous savaient reconnaître celui ou celle qui marquait le chemin.

Qui, pourquoi, comment ? Que voyait-il ce guide que les autres apercevaient moins bien ? Rien de spectaculaire. Ils portaient simplement en eux-mêmes les authentiques tenants et aboutissants de la vie humaine sur la terre, ils saisissaient l’enjeu. Ils poursuivaient un but. S’il fallait résumer, nous dirions ceci qui est si pertinent dans les bruits et cohues d’aujourd’hui : être Innu, c’est-à-dire être humain, n’est pas donné. Cela constitue un effort, une quête, une élévation et un recueillement. Tous n’étaient pas Innus d’office. Car tous, dans la communauté, n’acceptaient pas les conditions de la quête, l’effort pour être toujours plus humain.

Que cherchait-il, que rejetait-il, cet Innu modèle ? Il valorisait l’unité du monde, la parole, la conscience, la communauté du vivant. Il animait l’immatériel, prêtait sa voix aux animaux, il incluait la mort dans le vivant, sacralisait l’échange, croyait aux rêves, tenait les enfants pour précieux, les vieillardes et les vieux avaient leur place autour du feu, il savait que l’être seul était un être mort. Il pensait à tout, il voyait tout, sensibilité très pratique de ceux et celles qui se dépensent totalement pour que chacun mange, que chacun se sente bien dans le cercle, à la chaleur humaine de la famille humaine. À l’inverse, il craignait la paresse intellectuelle et physique, il abhorrait la tricherie, l’égocentrisme, le pouvoir maléfique du pouvoir tout court, il détestait tout ce qui brisait l’unité du cercle animé d’un monde qui ne demandait qu’à bien tourner.

Le monde cherche à faire le monde, à le refaire et le refaire, c’est-à-dire à tout embrasser, jour après jour. Marche bien, parle bien, rêve bien, sois empathique envers l’animal que tu tues, reconnaissant envers l’animal que tu manges, sois généreux envers ton hôte, aide la famille dans le besoin, fais l’effort nécessaire pour surmonter l’adversité, ne perds jamais de vue là où tu es, à où tu dois aller.

Et puis,  il y avait le rire. Savoir rire est aussi important que savoir pleurer, que savoir parler, chanter, danser, marcher. L’humain rit.

J’ai souvenir de ma dernière rencontre avec mon frère Innu, descendant malheureux d’une longue lignée de grands nomades. Petit George, l’Outarde, était mon ami, nous avions le même âge. Nous nous étions donnés rendez-vous dans un restaurant morose de la ville de Sept-Îles. Il arriva péniblement, soufflant, souffrant sur ses deux jambes artificielles, s’appuyant sur sa canne. Tu sais qu’il n’y a que six îles à Sept-Îles, a-t-il dit en entrant, juste pour rire. Je n’ai pas connu beaucoup de plus beaux sourires que celui de Petit George, l’Outarde. Et nous avions bien besoin de rire cette journée-là. Car, il allait bientôt mourir, il le savait, je le savais, nous savions que nous allions, ce midi-là, prendre une dernière tasse de thé ensemble. Deux clubs sandwichs que nous n’avons pas mangés. Petit George à 58 ans, il meurt du diabète : trop de bière, trop de sucre, trop de réserve indienne. C’est un enfant des pensionnats. Cela dit tout. J’ai tellement eu peur, dit-il, quand ils sont venus me chercher, j’ai tellement eu peur sur le  bateau qui nous amenait ailleurs. Je n’avais que six ans, tu comprends… Et dans ce restaurant triste, l’homme qui rit naturellement, bellement, maintenant pleure. Mourir n’est pas simple, après tout, surtout quand on a le sentiment qu’on s’est fait voler sa vie. Mais encore, il parle un si beau français, mon ami, il a lu tant de livres. Il a retenu tant de choses. Un esprit original et puissant, me direz-vous, un intellectuel sans audience, un artiste sans public, un philosophe sans élève, un simple Indien.

Il dit : j’aurais aimé être ce que j’étais, chasseur et voyageur, sur les chemins de mon père, mais aussi vivre en Italie, apprendre le chinois, parcourir le monde, voir le ciel du Montana, me recueillir sur la tombe de Crazy Horse, il y a tant de choses. Mais voilà… Je n’ai pas eu la force… d’aller de l’épinette jusqu’au palmier, de mon village à toutes les villes…de la taïga au désert…

Il avait été si beau dans sa jeunesse, quand nous nous sommes connus, il y a 40 ans. Il était fort aussi, chasseur d’Outardes, pagayeur, marcheur, les dents blanches qui découpaient son magnifique sourire, la peau très foncée, les cheveux noirs corbeau. Il sentait l’eau des lacs, le sel de la mer, le mélèze brûlé, le caribou séché. Celui qui va mourir reconnaît bien la blessure mortelle à l’ origine lointaine de sa fin présente : je n’avais que six ans, nous avions tellement peur sur le bateau qui nous menait ailleurs…

Jambes coupées du grand marcheur de rêve. Souffle coupé de l’esprit de l’Outarde, nous avions eu ensemble un dernier rire quand nous nous sommes quittés. Je l’ai embrassé sur le front, je lui ai tenu la main, il m’a regardé en souriant, le visage amaigri par le mal de la mort qui le tenait, les quelques dents qui lui restaient lui donnant un air de petit diable tout souffrant, mais beau quand même et malgré tout, alors que moi aussi, je me suis mis à rire tendrement en lui soufflant : je sais, je sais mon frère, il faut partir, mais nous avons été et rien n’est vraiment perdu. Il s’est levé péniblement, reprenant sa canne, et a traversé le restaurant. Au moment de sortir pour de bon, il m’a jeté un dernier regard, un regard si intelligent que je ne l’oublierai jamais. Il y avait dans ses yeux le résumé de toutes nos joies passées, de toutes nos espérances de jeunesse, de toutes nos conversations.

Mon ami est mort. L’homme-outarde a terminé son voyage, quelque part entre Sept-Îles et Mingan, sur cette côte ingrate que les Anciens appelaient le Paradis, la Terre des Hommes.

Nous étions si profondément spirituels qu’il nous a toujours été très difficile d’être religieux, disait Naedzo, un prophète Dènè-Tlicho, au nord de la petite ville de Couteau-Jaune, sur les rives du grand lac Sahtu (pour parler comme les média, disons un autochtone du Lac du Grand Ours, dans les Territoires du Nord-Ouest).

Pied de Corbeau, le malheureux maître Pied-Noir, est réputé pour avoir dit au moment de mourir : la vie n’est pas plus que la brume du souffle du bison, petit nuage fragile qui flotte un instant dans l’air glacial du petit matin, elle n’est pas plus que l’éclair minuscule de la luciole dans la nuit. Mais connais-tu quelque chose de plus beau qu’une luciole dans la nuit noire, qu’une silhouette de bison à l’aube dans la prairie ?

La vie est tout ce que nous avons, il est possible d’être humain. Il faut savoir vivre jusqu’à sa propre mort, tout vivre, ses victoires comme ses défaites, ses élans heureux comme ses élans malheureux.

Anadabidjou, le Premier Homme, grand éclaireur innu, qui devait être bien impressionnant pour porter un nom semblable, fut parmi les premiers Amérindiens à rencontrer les Européens en Amérique du Nord. Cela se passait à Tadoussac, en 1603. Il aurait dit aux Français : nous, les humains d’ici, et vous, les humains de là-bas, nous allons nous mêler, nous embrasser, et faire un nouveau monde.

Je suis allé aux funérailles de Petit George, l’Outarde. J’ai pris la route de bon matin pour parcourir les 1100 kilomètres qui longent le grand fleuve en descendant jusqu’à Mingan. Onze heures de recueillement, passant par Tadoussac, l’antique Mecque des Innus, roulant, roulant sur la route 138, pénétrant toujours plus avant dans planète d’épinettes noires, sur ma droite, le fleuve se donne des airs d’océan, sur ma gauche, l’immensité de la Boréalie qui traverse tout le continent.

J’ai pensé à lui, rien qu’à lui, en me rappelant que Petit George avait été un musicien, qu’il projetait d’écrire un livre. Devant la petite maison de Petit George, je stationne ma voiture et j’en descends un peu étourdi par tant d’heures de route. Il pleut. La réserve indienne de Mingan est si triste quand il pleut. Je reconnais bien le village, ses allures laides et délabrées, ses manières de vous souffler à l’oreille : ici l’ennui, ici nulle part.

Une trentaine d’enfants volètent autour de moi, me regardent en riant, courant, tombant. Julie, la femme de Petit George, sort sur le balcon au milieu de quelques hommes qui s’y tiennent. Je monte les escaliers de bois gris, Julie me prend le bras et me fait entrer à l’intérieur. L’homme-outarde est là, dans son cercueil, exposé dans le salon. Mais, il y a tant de monde, de la porte jusqu’au mort, une petite foule compressée qui occupe toute la place disponible.

Comment est-ce possible ? Tout le village veille au corps ? Ils sont tous là, ceux et celles que je connais bien, ils sont tous là aussi ceux et celles que je ne connais pas, depuis trente ans que je ne viens plus à Mingan très souvent. Julie me fraye un passage au travers du groupe et elle m’offre une chaise à côté de la tombe. Il n’y a que trois chaises, une pour Julie, une pour un vieil homme, l’autre pour moi.

La pièce est à peu près silencieuse. On murmure, on chuchote. Dehors, les chiens jappent, les enfants crient. Le temps passe et rien n’arrive. C’est long. Le temps continue à passer et c’est plus long encore. Il y a bien deux heures que je tiens sur ma chaise, immobile. Tous savent que je suis l’ami de Petit George, celui qui parle à la radio, celui qu’on voit à la télévision, qui écrit des livres, mais surtout celui qui a jadis vécu ici, à Mingan, à qui il est arrivé tant d’histoires drôles que les plus vieux se les racontent encore, celui qui a écrit les dires innus de Mathieu Mestokosho, le père de Petit George, grand chasseur, grand monsieur. Je me lève, je touche le front de mon ami, je lui dis : c’est bien que tu sois mort, mais c’était bien quand tu vivais. Je sais combien cette tête a pensé, a tenté de réparer ce qui était brisé. Maintenant, repose-toi.

Je sors un moment sur le perron pour fumer une cigarette. Il est là le village, elle est là la réserve indienne. En 1885, au terme de son procès pour rébellion, le chef Gros-Ours dit : avant l’arrivée des Blancs, nous étions nombreux, nous étions forts, nos pays étaient vastes et nous étions beaux. Eux, les Blancs, ils étaient faibles, peu nombreux au début, souvent malades et démunis. Nous les avons aidés, ils se sont mariés avec nos femmes, nous les avons guidés, nous les avons accueillis. Mais, d’autres sont venus, très nombreux, le chemin de fer, les arpenteurs, les militaires, le gouvernement. Ils ont pris les terres de nos ancêtres. À présent, c’est nous qui sommes malades, affamés, peu nombreux, dispersés, enfermés dans des réserves indiennes, et je ne vois plus de beaux Indiens. Car ce sont les Blancs qui sont beaux à présent et nous, nous sommes devenus laids.

Je rentre pour reprendre ma place à côté du cercueil, dans la maison où s’entasse encore plus de monde. Une autre heure s’écoule. Puis, sans avertissement aucun, le vieil Innu assis à mes côtés se met à chanter. C’est un chant funèbre traditionnel, une complainte immémoriale, toute la culture innue en résumé. Une vieille femme, tout près, ajoute sa voix à celle du vieux. Finalement, tous les gens présents entament les derniers chants.

C’est fini, on ferme le cercueil, non sans que Julie et ses filles s’en approchent et se mettent à pleurer bruyamment, jusqu’à pousser des cris déchirants. La pièce, si silencieuse depuis des heures, s’est transformée en un théâtre d’émotions incontrôlables. Tous les gens du village, les enfants, les chiens, tous ont marché derrière le corbillard en une longue file indienne, sous la pluie. Petit George n’était pas un chef, il n’a pas fait de politique. Il n’a pas écrit de livres, ni chanté de chansons. Il fut un guide, tout simplement, un éclaireur malheureux qui a toujours gardé espoir.

Il ralliait et rassemblait rien qu’à être. Au cimetière, quelqu’un de me dire : tous le consultaient et il ne donnait jamais d’avis. Les prophètes ne sont pas ceux qu’on pense, finalement. Petit George disait : nos enfants sauront mieux, feront mieux, iront plus loin. Petit George n’a pas pu surmonter sa peur, il n’est jamais revenu du pensionnat qui l’avait détruit. Il a vécu une très mauvaise partie dans la chaîne de l’histoire. La rencontre a mal tourné, elle a tourné au cauchemar. Les Indiens sont devenus des Autochtones, les Innus, les Cris, les Pieds-Noirs, les Anishinabes, les Dènès, les Haîdas, les Micmacs sont devenus des Autochtones, le Canada s’est drapé dans l’amnésie historique, le métissage culturel a bien eu lieu, mais il fut nié dans la conscience collective. Tout a versé dans le politique, le socio-économique, le juridique, l’idéologique.

Mais, Petit George était ailleurs. Ni amer, ni haineux, il s’était construit un monde dans sa tête. Demain, ailleurs et autrement, les enfants du futur sauront se rencontrer les uns les autres, nos enfants seront des enfants du monde, ils voyageront, s’enrichiront de leurs multiples expériences, parleront plusieurs langues. Mais, ils seront Innus, de nouveaux Innus, plus beaux que jamais parce que plus humains que jamais.

Quand tout allait très mal, l’Homme-Outarde riait comme jappent les outardes à contre-vent qui survolent les grandes villes hostiles. Oui, la dignité est un combat. Nous n’avons pas toujours la force, mais il faut toujours s’efforcer. Petit George aimait les humains, car c’était un humain. Il savait et vivait les affres de l’échec historique, mais il voyait les merveilles de l’ouverture, il avait l’appétit des autres. Tous le consultaient, mais il ne donnait jamais d’avis. Il ne faisait que montrer de ses yeux et de son rire là où nous devrions aller.

Pontiac, le grand prophète des Ottawas, disait en 1760 : soyons tous réunis, soyons ensemble, nous les Indiens, formons un seul peuple. Apprenons les arts utiles, les arts subtils, apprenons des autres, soyons un grand peuple parmi les autres. Créons un monde nouveau qui n’a jamais existé,  au-delà des guerres, des injustices et de la misère… Mais, Pontiac est devenu une voiture GM.

Nous avions trop de vision pour être politiques.

Ceux qui s’ouvrent les yeux voient grand. La beauté est partout. J’ai pris leçon profonde de mon frère innu. Nous n’étions pas du même monde et nous étions du même monde. Il ne faut pas désespérer, mais bien plutôt cultiver l’espérance. Les prophètes rebelles seront de plus en plus nombreux. Ils ont toujours été nombreux. Ils sont et seront des philosophes, artistes, poètes, penseurs sauvages en rébellion contre la pensée convenue. Méfions-nous des chefs, des grands comme des petits. Méfions-nous de ceux qui demandent obéissance. Mais, sachons reconnaître le prophète rebelle qui marche calmement dans les tempêtes du monde.

Il n’est pas de distance entre deux humains qui ne saurait être parcourue, à la vitesse de la lumière, par raccourcis poétiques. Chemins de travers et non pas de traverse. Trêve de géométrie, de programmes, de calcul et d’analyse. Deux êtres qui se touchent, c’est touchant. Une frontière n’est jamais une frontière quand elle peut avec joie être franchie. Nous sommes des passeurs, alors passons à autre chose.

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